Jacques Martin est l'un derniers Monstres Sacrés de la Bande dessinée Franco-Belge et a surtout eu le grand privilège de débuter sa carrière en 1948 au sein du prestigieux Journal de Tintin. S'il doit beaucoup à Hergé et à Tintin, peu de gens savent que les meilleurs albums de Tintin doivent aussi énormément au créateur d'Alix...


L'enfance avec son frère. Cliquez pour agrandir

 

L'ENFANCE
C'est à Strasbourg, le 25 septembre 1921, que naît le petit Jacques. Il est le dernier des enfants d'un ménage Franco-Belge installé à Obernai. Le père, Français, est pilote de ligne et la mère, Belge, est sans emploi. Le couple s'est rencontré lors d'une escale aérienne en Belgique lors de la Première Guerre Mondiale. Est-ce, déjà-là, un signe précurseur annonçant la naissance d'un sommet de la bande dessinée Franco-Belge ?
C'est donc en Alsace que grandit Jacques Martin en compagnie des Pieds Nickelés, Bibi Fricotin et Buster Brown... Le père Martin est engagé par une autre société d'aviation et toute la famille s'établit dans la Région Parisienne.
Une enfance pourtant marquée par une rapide disparition du père, lors d'un accident d'avion, dès lors, il passera d'internats en pensionnats. Il découvre alors "Zig et Puce" et "Cœur Vaillant" où paraissent les bandes d'Hergé. Surtout, il assiste au patronage, à une projection de diapositives extraites des aventures de Tintin et c'est la révélation...
En 1940, c'est la période de l'Occupation. Il effectue son Service de Travail Obligatoire (STO) en Allemagne chez Messerschmitt, il y restera deux ans et demi.
À la Libération, Jacques Martin se lance dans le graphisme et tente parallèlement de s'essayer dans la bande dessinée humoristique.
Il collabore à quelques revues Bruxelloises, dont le journal Bravo, mais le succès n'est pas encore au rendez-vous.


Une des premières apparitions d'Alix dans le Journal de Tintin édition Française du 21 juillet 1949. Cliquez pour agrandir

1946, NAISSANCE DU JOURNAL DE TINTIN, PREMIERS CONTACTS
Avant même la parution du Journal Tintin (1946), Martin a vent de ce projet et tente sa chance. Il contacte Raymond Leblanc, le rédacteur en chef, et soumet ses essais à Hergé, alors directeur artistique, qui ne les trouve pas originales et ne donne pas suite. C'est un échec qui durera deux ans.
En 1948, il retente l'expérience mais en donnant un ton beaucoup plus aventurier a ses essais. C'est de là, qu'est née l'idée d'Alix, un soucis d'originalité provoquée par un réel intérêt pour l'Histoire Antique. En l'absence d'Hergé, la rédaction accepte de lui donner sa chance sans pour autant lui garantir la bénédiction du Maître. Quelques jours plus tard, le journal le contacte et lui demande en urgence les planches suivantes, car sa première planche est déjà parue ! La carrière d'Alix démarre sur les chapeaux de roues.


En 1950, premier repérage sur le Haut Koenigsbourg pour la réalisation de la Grande Menace.
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1948, LES DÉBUTS HÉROÏQUES
Son premier récit "Alix l'intrépide" n'est pas un chef-d'œuvre, il a été fait dans l'improvisation et le graphisme de Martin manque alors franchement de maturité. Il y subit, au sein du Journal de Tintin, une influence énorme d'Edgar Pierre Jabobs, autant par son traité que par son cadre fantastique. Mais Martin n'est pas Jacobs, et même si, avec le temps, son dessin s'affine, se sophistique, Alix ne "colle" pas à l'univers de Blake et Mortimer. Si le "Sphinx d'Or" (1950) est un album relativement cohérent dans l'œuvre de Martin, "l'Ile Maudite" est une véritable catastrophe narrative, cette histoire se perd dans des anachronismes et des délires absurdes et fantastiques qui ne mènent nulle part. La carrière d'Alix s'arrête pendant 3 ans.


Edition Originale du "Mystère Borg", 1957, le chef d'œuvre de Lefranc. Couverture non reprise par la suite. Cliquez pour agrandir

1952, LEFRANC
En 1952, Il repart sur d'autres bases : il met en scène un clone d'Alix, mais contemporain cette fois-ci : il s'appelle Lefranc. C'est pour la première fois une réussite technique et commerciale (la Grande Menace) : un véritable scénario bien ficelé et un traité graphique de plus en plus dans l'esprit de la "Ligne Claire". Martin se rapproche du monde de Tintin. A partir de cette époque, le père d'Alix se fait aider pour l'élaboration des décors par un nouvel assistant talentueux au destin prometteur : Roger Leloup (Yoko Tsuno), c'est le premier collaborateur d'une longue série. Cette participation se prolongera jusqu'à la fin des années soixantes...


Photo mythique pour une époque tout aussi mythique de son passage aux studios Hergé. JM à la planche à dessin pour l'Ouragan de feu (1959)
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1953, LES STUDIOS HERGÉ
En 1953, Hergé, débordé de Travail, propose à Martin de prendre les rênes des Studios Hergé. C'est une offre du Maître que l'on ne refuse pas. Il participera activement à l'élaboration des albums de Tintin ainsi que de tous les produits dérivés (Publicités, affiches, jeux, couvertures), mais il pourra aussi réaliser sa propre production d'Alix et de Lefranc. Des années de travail en perspective et Martin est un forcené de la tâche.
Il commence très fort, il s'adapte merveilleusement à l'esprit de Tintin : il réalise (ou participe) tout d'abord la deuxième édition des Cigares du Pharaon, un Album de Jo et Zette, les Chromos Tintin "Voir et Savoir" et le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre d'Hergé : "l'Affaire Tournesol" (1955) qu'il dessine pratiquement seul avec Bob de Moor. C'est là, le paradoxe de Martin : en un temps record, l'élève a dépassé le Maître. Les meilleurs Tintin ne sont plus tout à fait d'Hergé et c'est de Tintin que Martin puisera son génie.


Le retour d'Alix pour "Les Légions Perdues".
Journal de Tintin Edition Française 1963. Cliquez pour agrandir

 

1955, LA RENAISSANCE D'ALIX
Fin 1955, débute la quatrième aventure d'Alix "La Tiare d'Oribal", une réussite et une renaissance aboutie d'Alix. Le scénario est mieux structuré, sans improvisation, le traité graphique est maintenant bien ancré dans la ligne des Studios Hergé et est techniquement au point. C'est un triomphe auprès des lecteurs du Journal de Tintin et les Editions du Lombard, timidement, suivent le mouvement : de 1956 à 1958, les quatre premières aventures d'Alix ressortent en albums mais sans publicité. Alix ne fait pas l'unanimité chez Le Lombard.
1957 à 1962, Martin enchaîne coup sur coup "Coke en Stock" (1958), "Tintin au Tibet" (1960-61), "Les Bijoux de la Castafiore" (1962) et de 1957 à 1959, il arrive à trouver le temps de réaliser "La Griffe Noire" et en 1960, un album de Lefranc "l"Ouragan de Feu... Une véritable production industrielle.


"Iorix le Grand".
Journal de Tintin Edition Française 1967. Cliquez pour agrandir


Autre moment fort de la carrière de Martin : l'heure du Thé aux studios Hergé en 1958 avec l'équipe au grand complet. Cliquez pour agrandir

 


1962-1974, L'ÂGE D'OR
À partir de 1962, Hergé marque le pas, son génie créateur s'essouffle, même s'il ne devient petit à petit qu'essentiellement scénariste, la carrière de Tintin touche à sa fin.
Pour occuper les studios, les albums d'Hergé sont constamment remaniés, voire redessinés (L'Ile Noire en 1965, essentiellement par Bob de Moor). A partir de cette époque la création d'Alix s'émancipe. Jacques Martin s'échappe des griffes de Editions du Lombard et passe chez Casterman où visiblement la commercialisation des albums est plus efficace. Les ventes progressent régulièrement. "Les Légions Perdues" (1962) marque le début de l'Age d'Or. Martin s'éloigne de l'esprit de la ligne claire, donc de Tintin, et son graphisme devient plus réaliste, plus adapté à l'aventure historique. Martin fait du Martin, enfin ! C'est aussi la période bénie où son travail est reconnu par ses pairs, les ventes des albums deviennent à partir de 1970 de gros tirages... Alix devient une référence et rentre véritablement dans le cercle restreint des "Classiques" de la Bande Dessinée.

La tension entre Hergé et ses collaborateurs de dégrade (voir interviews), sa production stagne et en espace de 10 ans un seul album de Tintin sera produit (Vol 714 en 1966). Cette période correspond pourtant à la production des meilleurs albums d'Alix : Le Dernier Spartiate (1966-67), Le Tombeau Etrusque (1967-68), Le Dieu Sauvage (1969), Iorix le Grand (1971) et le Prince du Nil (1972). Martin est, à l'approche de ses 50 ans, au zénith de sa carrière.


En 1972, Martin est au zénith de sa carrière. Cliquez pour agrandir

 

1972, MARTIN QUITTE LES STUDIOS HERGÉ
En 1972, Martin quitte les studios au moment où la production de Tintin est au point mort et le climat relationnel entre Hergé et ses employés est en permanence sous tension. C'est le déclin du journal de Tintin, un journal délaissé par son héros, une presse concurrente (Spirou, Pilote, Pif Gadget) beaucoup plus créative, met à mal notre hebdomadaire. Mai 68 est passé par là et Tintin "jouit" d'une mauvaise réputation ultra conservatrice : les ventes baissent et les incessantes nouvelles formules du journal n'y changeront rien. Cette période de transition permettra au père d'Alix de mettre en place une nouvelle forme de collaboration afin de développer ses propres séries. Lefranc, après une longue absence et un album, sans suite, réalisé par Bob de Moor en 1973 sera repris beaucoup plus longuement (jusqu'en 1998) par Gilles Chaillet (Le génial père de Vasco). Après le départ de Roger Leloup en 1969, ces deux dessinateurs, ainsi que Jean Pleyers participeront de façon ponctuelle à l'élaboration des albums d'Alix.


1975, le "Fils de Spartacus" : certaines cases laissent perplexes. Jacques Martin a du donner quelques inquiétudes auprès de Casterman. Cliquez pour agrandir


Repérage systématique sur les lieux avant de créer un album. Ici en Alsace en 1987. Cliquez pour agrandir

1974, UNE ORIENTATION VERS UN LECTORAT PLUS ADULTE
"Le Fils de Spartacus" (1974-75), marque un tournant dans l'œuvre de Martin : il y aborde des thèmes qui, auparavant, n'étaient évoqués que très superficiellement. A partir de cet album, il deviennent récurrents. On y voit une mère vendre son fils Spartaculus (en le condamnant à une mort certaine : infanticide ?) et un préfet ouvertement pédophile... Les mères ont très souvent mauvaise presse, portent le masque de la trahison, de la cruauté et de l'intérêt pour les choses matérielles (Hermia : le Cheval de Troie), les ambiguïtés sexuelles de certains personnages s'affirment (Enak, Numa Sadulus, Archeola/lus - l'Enfant Grec) et laissent perplexes. Et la création d'un nouvel héros (XAN puis JHEN avec Gilles de Rais, dessiné par Jean Pleyers à partir de 1978) confirment la nouvelle orientation de son auteur...
Alix devient de moins en moins "politiquement correct" et une lecture psychanalytique de ces albums permettrait de décrypter Martin au fil de son œuvre... L'alibi historique est certes tout à fait recevable, car le monde Antique (ou le Moyen Âge pour Xan) est particulièrement riche en violences et crimes sexuels, mais on s'oriente de plus en plus vers un lectorat adulte, Mai 1968 a laissé son emprunte dans l'œuvre de Martin. Chez Alix, le monde de l'enfance vu par Tintin fait partie du passé... C'est la fin de l'Âge d'Or.


Le 3 mars 1983 : le décès du Père de Tintin. Cliquez pour agrandir

 

1988, LA MORT DU JOURNAL DE TINTIN
Hergé décède en mars 1983, le journal de Tintin se saborde en 1988, faute de lecteurs, Martin s'installe en Suisse pour échapper à la pression fiscale belge et pour noircir le tableau : une maladie des yeux, en 1988, l'empêche progressivement de continuer son œuvre. Face à ce handicap, il s'entourera d'une nouvelle équipe pour dessiner et se consacrera désormais à l'écriture de nouveaux scenarii et à la direction artistique des albums. Contrairement à Hergé, il souhaite que ses personnages lui survivent, ses collaborateurs deviendront ses successeurs... Le fait d'avoir vu Bob de Moor, le fidèle compagnon d'Hergé, complètement lâché par les ayant-droits de Tintin, ne semble pas étranger à sa décision...


1984, le Trio de Choc : André Juillard, Gilles Chaillet et Jacques Martin au moment de l'Exposition "Alix" à la Sorbonne. Cliquez pour agrandir



1983, "Le Pique Rouge" le premier Album d'Arno, superbement dessiné par André Juillard.

 



1989, LE CONFLIT AVEC LES ÉDITIONS CASTERMAN
A partir de 1989, pour des raisons de droits d'auteurs et de politique commerciale, le Père d'Alix est en querelle quasi permanente avec les éditions Casterman, conflit qui durera de façon récurrente jusqu'en 2000. Le point de rupture est consommé en 1990 avec l'abandon (provisoire) d'Alix au profit d'un nouveau héros : Orion, un clône d'Alix contemporain de l'époque de Périclès. Malgré sa maladie, il produira trois albums avec son collaborateur Christophe Simon et passera par une multitude d'éditeurs (Bagheera, les Deux Coqs d'Or, Orix, Dargaud). En parallèle, il poursuit et lancera - en tant que scénariste - deux nouveaux héros qui connaitront un destin incertain : ARNO (Un Venitien au Service de Napoléon) avec André Juillard à partir de 1983, repris par Jacques Denoël en 1993 et KEOS (Un prince d'Egypte à l'époque de Ramsès II) avec Jean Pleyers à partir de 1992.
Il lancera aussi un nouveau concept décliné de la bande dessinée : les Voyages d'Orion (devenus Alix à partir de 1997), albums d'illustrations thématiques plutôt scolaires reconstituant (à la manière Martin) le faste des cités antiques disparues. Beaucoup d'illustrateurs (voir partie Argus) participeront à ce concept qui connaîtra un très beau succès commercial...


1982-1998 : trois événements clés de la carrière de JM : Nice (1982), la Sorbonne à Paris (1984) et le MBD à Bruxelles (1998).
Cliquez pour agrandir (4 photos).

 



1996, LA RELÈVE
En 1996 et après un retour provisoire chez Casterman, la relève d'Alix est assurée par Rafael Moralès : un dessinateur suisse de talent. Il présente les mêmes qualités graphiques de Martin. La qualité des décors mais malheureusement une certaine raideur dans l'expression des visages. A cela s'ajoute, l'utilisation de la couleur. La technique de l'aplat est abandonnée au profit de la coloration avec effets de lumière et de volume.
La production est désormais revenue à un rythme un peu plus régulier, c'est à dire un album tous les trois ans.
Après "Les Barbares" en 1998 avec un passage chez Dargaud et la "Chute d'Icare" revenu chez Casterman en 2001,
novembre 2003, a vu la sortie d'un nouvel Album "Le Fleuve de Jade", certainement pas le meilleur de la série...


2004, la Consécration avec la réalisation d'une sculpture en bronze en série limitée par Christian Merlan. Cliquez pour agrandir.

2004, UNE DEUXIÈME ÉQUIPE
Mais début 2004, une nouvelle alerte est lancée, les ventes des albums d'Alix ne sont pas catastrophiques mais assez décevantes, les critiques sur le dessin Rafaël Moralès (assisté de Marc Henniquiau) ne sont pas toujours très bonnes et le manque le temps d'inerties entre chaque nouvel album grignotte peu à peu son lectorat. Pour répondre à ces problèmes, une deuxième équipe (Cédric Hervan) travaillera en parallèle avec la première. Un album d'Alix devrait sortir tous les dix-huit mois... D'autre part les éditions Casterman devront faire un effort important pour repenser leur système de distibution des albums d'Alix (et de beaucoup d'autres productions), car ceux ci ont disparu des linéaires de nombres d'hypermarchés de France depuis quelques d'années, sans que l'on sâche réellement pourquoi...

Et après ? Martin a produit plus d'une vingtaine de scenarii d'avance. Sachant qu'il continue toujours à travailler, gageons que dans 30 ans il y aura encore de nouveaux albums signés Jacques Martin. Cela laisse de belles soirées de lecture en perspective, c'est quand même une excellente nouvelle !


D'autres photos sont accessibles dans la partie "interviews" (Partie 7).
 

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